La drogue, contemporaine de la "société de consommation", est l'envers subjectif de l'objectivation technique et marchande. C'est "la jouissance qu'il ne faudrait pas", comme la masturbation dans les années 1930, car elle ne vise pas l'objet interdit comme signe du désir de l'Autre mais, d'abord, la modification de la subjectivité. C'est donc un symptôme crucial du capitalisme (de ce monde objectif, rationnel et déjà vécu de la marchandise) dont la psychanalyse n'a pas su rendre compte, adoptant le discours objectivant du pouvoir qui tente vainement d'y réintroduire l'interdit et des "valeurs morales" alors que le règne de la marchandise est la dissolution de toutes les valeurs traditionnelles (et que la guerre de l'opium, aux débuts du capitalisme, a voulu imposer la liberté du commerce de l'opium contre la Chine qui s'y refusait !) On ne fait que renforcer la demande à mesure que le pouvoir est sommé, dans chacune de ses tentatives d'interdiction, à étaler la pauvreté de ses raisons et de son idéal productiviste où les êtres humains réels ne peuvent pas vivre. L'interdiction de la drogue est la conséquence de l'exclusion de la subjectivité qui n'est plus qu'objet des manipulations d'un "bio-pouvoir" rationalisant.
La drogue n'échappe pas vraiment à la jouissance phallique, car il n'y a de jouissance qu'interdite, mais elle peut l'interrompre (c'est la fonction principale des calmants et autres médicaments psychotropes). C'est une réponse du corps à la jouissance qui manque, l'aveu du non-rapport sexuel, du ratage de sa normâlité, ce qui ne l'empêche pas de retomber dans la jouissance, et même lourdement. Car cette réponse du corps passe d'abord dans le discours comme un mensonge, non reconnu. La non-reconnaissance sociale des effets de la drogue est l'élément le plus nocif, le plus psychotique et marginalisant. C'est le refoulement du subjectif par l'idéologie de l'individualisme et du moi autonome, efficace et productif. Qu'on n'aille pas trop vite non plus à croire que la drogue remplace le désir sexuel ; il suffit, là aussi, de lire Freud qui, dans ses lettres à sa fiancée exhibe un désir exacerbé par la cocaïne. Mais, dans ce domaine, les préjugés ont force de loi et bien peu ont les moyens de se distinguer du discours de l'opinion, d'autant que l'affrontement du subjectif et de la limite est l'affaire où chacun est pris, comme il peut, trop personnellement pour énoncer un jugement objectif à ce sujet.